Nouvel avion de chasse: les lobbyistes déjà au combat

La bataille pour le futur avion de chasse a commencé. Bataille qui concerne cinq constructeurs étrangers. Pourtant, les Autorités n’ont pas encore formellement décidé de remplacer la flotte des F/A-18 et des Tiger, même si tout le monde ou presque s’accorde sur cette nécessité. En coulisses, les pressions des avionneurs commencent déjà à se faire sentir. Pourquoi si tôt, et comment ça marche?

Entre acrobaties et démonstrations de puissance, le Breitling Sion Airshow est un événement populaire. Derrière le spectacle, se joue une bataille entre constructeurs d’avions de combat pour un enjeu à plusieurs milliards. Seulement voilà, à Berne, le Conseil Fédéral est loin d’avoir validé l’achat de ces avions. Si tout va bien, le Peuple sera fixé sur le modèle choisi en 2022.

Sur les stands, l’offensive de charme crève les yeux. Airbus se paye la part du lion en sponsoring. On ne fait pas un pas sans tomber sur une casquette Eurofighter. «C’est l’armée suisse qui décide, mais le public est aussi important parce que comme on a vu lors de la dernière campagne, si le public n’est pas au courant ou si le public a trop de questions, il renonce peut-être à une sélection», explique Alexandre Vinh, chef de la campagne Eurofighter en Suisse. Une particularité helvétique que les avionneurs ont aujourd’hui bien saisie.

En 2014, Saab, le constructeur suédois du Gripen, a échoué. L’avion avait pourtant été choisi par le Gouvernement, mais son achat est refusé par le Peuple. Alors, pour l’aider à établir une version des faits à son avantage, Rustan Nicander, responsable des unités Suisse et sud de l’Europe chez Saab mise sur l’appui d’une conseillère en communication stratégique, qui ne le quitte pas d’une semelle face aux médias. «C’était une question politique, un enjeu de budget. Il appartient au peuple de déterminer comment leurs impôts doivent être dépensés. Nous pensons qu’aujourd’hui nous avons de bonnes chances, voire de meilleures chances de prouver à nouveau au peuple suisse que nous avons le bon produit».

La vraie bataille se joue elle à Berne, non loin du Palais fédéral, où les avionneurs ont ou un bureau avec pignon sur rue ou une agence de communication pour les représenter. En toute discrétion, ces lobbyistes s’activent sous la Coupole. Leur cible : les parlementaires, qui devront tôt ou tard valider ce renouvellement. Hugues Hiltpold (PLR/GE) reconnaît que d’abord les enjeux sont financiers : «Ce sont des sommes qui aiguisent les appétits, et c’est inévitable». Claude Béglé (PDC/VD) se souvient d’une discussion avec un des avionneurs: «Il m’a dit tout de suite: ‹vous êtes dans quel secteur? On va faire quelque chose avec vous!› alors j’ai dit ‹attendez, ce n’est pas intéressant, il faut d’abord aussi que vous vérifiez vous si ce que je peux vous apporter est utile. Ce n’est parce que je suis parlementaire que tout à coup les entreprises avec lesquelles je peux travailler sont aussi intéressantes pour vous !». L’homme d’affaires ajoute : «ça c’est le côté ridicule de la chose.»

Opposée à l’achat d’avions de combat, la plus jeune députée analyse la pratique comme un biais à la prise de décision démocratique. Lisa Mazzone (Verts/GE) détaille : «la Suisse, pays neutre, entourée de pays amis, ne menant pas d’intervention à l’étranger, n’a pas vraiment besoin de ces avions de combats. Or, les lobbies essaient de créer ce récit collectif, cette envie d’acheter un avion, cette envie de notre pays d’acheter un avion, et en particulier le leur».

Un point de vue que ne partage pas Thomas Hurter (UDC/SH) pilote militaire. “Ce n’est pas dérangeant car en tant que parlementaires on doit toujours aller chercher des informations”. Quant à l’influence des lobbies, “ce n’est pas l’invitation à un événement ou à un repas qui va nous faire changer notre opinion, ce serait trop facile”. Il poursuit : “C’est pour ça que je dis que cette influence n’est pas nécessaire et ça ne sert à rien honnêtement”.

Le lobbyisme n’est pas le propre des vendeurs. En coulisses, Philippe Zahno, secrétaire général du GRPM, fait aussi pression. «Pour les entreprises romandes, l’acquisition du nouvel avion de chasse et du nouveau système de défense aérien, tout cela va générer un chiffre d’affaires d’environ trois milliards de francs, c’est gigantesque.» Le lobbyiste tire les ficelles en faveur de l’industrie romande. Sa manière d’opérer est totalement transparente : organiser des rencontres entre avionneurs et entreprises sous-traitantes locales dans le but de les faire travailler sur les futurs avions. «Et puis, pourquoi l’économie suisse soutiendrait l’armée comme elle l’a toujours fait, s’il n’y avait plus d’affaires compensatoires ? c’est une question à se poser.»

Et Lisa Mazzone de poser la question «Est-ce qu’en choisissant d’acheter ces avions de combat, on est en train de répondre à des menaces sécuritaires réelles, ou est-ce qu’on répond simplement à une pression économique et des intérêts purement économiques ?» Question qui reste encore sans réponse. Prochaine échéance, la définition de la mission de l’armée par le Conseil fédéral, puis évaluation des avions en lice, en tenant compte de leurs capacités, de leur prix et des contreparties industrielles proposées par les constructeurs.

(voir le vidéo de la RTS)

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